À chaque fois que je vais à Paris, surprise des non-sourires des compagnons de voyage de métro, de l’ignorance travaillée face aux clochards qui élisent lit dans les stations (au chaud et au calme), du temps maussade qui règne. Comment oublie-t-on la lumière à ce point. À chaque fois, je m’efforce de sourire, constamment, non comme un clown, bêtement et sans arrêt, mais de manière spontanée : quand deux regards se croisent, marquer. La résistance par le sourire ne vaut rien dans une ville qui broie avant de penser ; elle est tout dans une ville aux contours humains et marchables. Elle est tout quand on peut offrir du chocolat à un inconnu qui semble triste ; quand on peut rire sans se faire taper ; quand on peut marcher sans se faire suivre. Quand les masques tombent, les rictus deviennent effrayants ; ils sont terrifiants. Toutes ces personnes qui manquent de miroir. Et qui oublient la beauté (ailleurs que sous terre, dans une église ou dans une manifestation) ; qui oublient ce que le sourire peut apporter de lumière-s. S’en souvenir, c’est résister, exister, s’identifier ; connerie d’un monde où sourire à un inconnu devient extraordinaire ; connerie du monde qui apprend à se méfier de tous ; connerie du monde qui n’apprend pas à se défendre (le monde est une menace mais tu subiras). Connerie du monde gris ; qui devrait être si coloré, si pétillant. Connerie.
de l’indécence
Qu’il est indécent, pense-t-elle, après avoir vu Manue, Damien, Khaled, Jérôme, Antonin et tous les autres qui ne disent pas de nom, qu’il est indécent après les avoir vus de porter à nouveau le regard sur son propre nombril. Dans ses pensées s’ajoute un autre dépit : qu’il est indécent de se sentir au bout du gouffre quand on a vu jusqu’où le gouffre faisait tomber. Et malgré tout se dire, comme une dictature de bonne conscience, qu’il faut bien effleurer le bout du gouffre de soi-même, qu’on a tous nos propres gouffres, nos propres chutes, nos propres stupidités. Déculpabilisation.
Qu’il est indécent de ne pas s’imaginer de lendemains quand on sait que la terre peut s’arrêter d’un coup d’un seul, avec un vent fou qui nous porterait. Et puis face à soi, une multitude d’avenirs dont on ne sait lequel piocher, lequel serait le moins condamné. Ce que son habitus censure, ce qu’il recommande, et le libre arbitre la queue entre les jambes attend d’être sollicité.
Qu’il est indécent de ne pas sourire davantage — pose — flash — la page est tournée.
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— Bonsoir !
— Bonsoir.
— Comment allez-vous ?
— Ah, vous savez… Dis, tu as frère ? sœur ? mère ? père ?
— Oui.
— Moi, tout seul (montre son index). Tout seul. Père mort, mère mort, frère, sœur, morts. Et moi… un, un “miracle de la nature”, vous savez.
— Je vois. Vous n’avez pas trop froid ? Vous avez besoin de quelque chose ? Je peux vous aider ?
— Ah, vous savez… Hôpital, psychologie dangereux, tu sais pourquoi ?
— Dites-moi. Je ne sais pas.
— Parce que… Psychologie, hôpital, ils ont voulu… Trois mois, hein, trois mois. Et moi voulais pas, pas hôpital, parce que moi, tout seul (encore l’index), alors personne pour me voir. Père mort, mère mort, frère, sœur, morts. Psychologie dangereux. (Silence.) Et vous, que faites-vous ?
— Je suis étudiante.
— Ah c’est bien. Ils ont voulu hôpital, moi non, parce que moi j’aime la liberté, tu sais. Je suis libre (il sourit). Dans les squats, je ne suis pas lié à la propriétaire, et la voisine, tu vois, je suis comme un chat, je ne fais pas de bruit. J’essaie de rester propre, je me douche, pas d’électricité, pas d’eau chaude, mais je me lave, comme je peux, c’est important. Et parfois pas d’eau, pas facile.
— Vous arrivez à boire quand même ? De l’eau, vous avez de quoi boire ? Vous n’avez pas soif ?
— Non, non, ça va. L’important c’est d’être libre, tu sais (il rit). Je suis là, j’étais au Portugal, l’an dernier à Cannes, et puis… Je suis tout seul mais je suis libre. Et ça n’a pas de prix. Tu sais, n’oublie pas la liberté, c’est le plus important. (Silence.)
— Je dois y aller. Bonne soirée ? Je vous dis à bientôt, ma fac est juste là, en face, je reviendrai vous voir.
— Ah, d’accord.
— Au fait, je suis Stéphanie.
— Je suis Antonin.